Extrait de YEBO Magazine

Un peu d’ici

Mon histoire s’inscrit au milieu d’actes incertains, d’âmes marquées par le temps, d’heures remplies de solitude. Je suis le fruit d’un frémissement de deux îles séparées par l’Afrique, où lors d’une nuit d’hiver, un souffle de gloire a couronné une mère d’une fille. Une apparition éteignant l’impossible, l’interdit, l’inespéré. Le docteur dit que ces deux mains et ces deux pieds sont un éclat de joie rempli de louanges. Les bras levés vers le ciel, les yeux bien grands ouverts, une crête noire m’orne déjà la tête dans la banlieue de la capitale de la mode. Pourtant, pendant toutes ces semaines d’attente, personne ne se doutait que le cri d’une petite fille se graverait dans le cœur d’un homme et de trois garçons.

Dans mon enfance, je n’ai traversé le continent Noir qu’une seule fois. Là-bas, je suis une vazaha. Dans ma vie adulte, je n’ai traversé l’Atlantique qu’une seule fois. Là-bas, je suis une afro. Et presque toute ma vie, j’ai grandi envahie du fort accent de l’Est de la France. Ici, je suis une étrangère. Une de mes élèves me dit que c’est sûr, comme je ne suis pas d’ici, je ne dois pas être habituée au froid. Ce sentiment d’embarras en sourdine raisonne parfois comme un devoir de justification. Je fronce les sourcils et déclare, “Je suis bien d’ici !”

Mon jardin d’hiver…

Mais finalement… Peut-être aussi beaucoup de là-bas  ? Si je suis de là-bas, je suis pauvre. Si je suis d’ici, je suis riche. En tout cas, c’est ce qu’il parait. L’exotisme fait parler, mais pas toujours rêver. On parle souvent de “là-bas”, pour désigner “là-bas”… Vous savez, “Il a épousé une femme de là-bas”. Un simple mot pour désigner ce qui n’est certainement pas d’ici. Je vous l’accorde, un mélange peut entrainer une confusion. Mais elle ne devrait être que passagère.

J’ai mis du temps à comprendre que cela me perturbait et que la vision de mon identité avait besoin d’être revue. Me sentais-je exclue par mon propre pays alors qu’il est avant tout une terre de mixité ? Oui, la femme française c’est bien sûr la blanche, mais c’est aussi beaucoup l’arabe, la noire, et l’asiatique  ! Grâce à cette diversité, il y a eu du métissage dans les saveurs culinaires, la mode ou encore la musique. Cela me semble normal parce que nous sommes au beau milieu de l’Europe. Peut-être que ces femmes sont moins représentées mais elles habitent nos rues. Arriverons-nous à considérer la beauté de ceux qui sont différents de nous sans avoir peur de perdre notre valeur ?

Mais qui suis-je pour parler, si ce n’est une fille d’immigrés ?

par Naomi David