L’amour en couleurs – Justine & Hari

Des couples mixtes, on en croise. Mais sait-on vraiment comment cet « amour en couleurs » est construit et vécu ? C’est ce à quoi je m’intéresse dans ces interviews. Je remercie Justine&Hari qui ont bien voulu m’ouvrir leur « porte » et me partager un bout de leur merveilleuse histoire. Peut-être que cela vous donnera un nouveau regard et vous enrichira. C’est mon souhait en tout cas, bonne lecture à vous !

Moi c’est Justine, je viens de Poitiers, je suis né à Poitiers. Mes parents sont d’origine française et ils sont nés tous les deux aussi dans les environs de Poitiers.

Moi je m’appelle Hari, je suis également né à Poitiers, j’ai ma maman qui vient de Madagascar et mon papa du Congo Brazzaville.

Hari, est-ce que tu penses que tes parents t’ont transmis la culture malgache et congolaise ?
Oui mais j’ai été élevé selon une culture que je n’arriverai pas à vraiment qualifier. C’est une culture hybride entre le milieu européen-français que j’ai acquis en grandissant à l’école, quand je mangeais à la cantine etc., et qui était aussi refait d’une certaine manière à la maison. Mais d’un autre côté, à la maison également, tout ce qui était les plats et les saveurs exotiques dirons-nous, tous ces coups de fil… alors moi j’ai jamais parlé ni lu l’une ou l’autre langue que ce soit le malgache ou le congolais, mais entendre mes parents appeler leur frère ou leurs cousins, c’est une partie de la culture qui m’a été transmise finalement. Et pour avoir voyagé quelques fois à Madagascar, il y a des mots qui ressortent avec des sons qui me sont familiers.

Quel âge avais-tu quand tu es allé à Madagascar ?
La première fois j’avais 10 ans, ensuite on y est retourné quatre ans plus tard donc là j’avais 14 ans et après, le dernier voyage que j’ai fait j’en avais 19.

Donc ce sont quand même des souvenirs très conscients ?
Plus le dernier parce que j’avais 19 ans et parce que j’avais grandi d’une certaine manière, j’étais plus éveillé, j’avais un autre regard que celui que j’ai pu avoir quand j’avais 10 ans ou 14 ans.

Est-ce qu’il y a quelque chose de la culture malgache que tu aimes tout particulièrement comme un plat ou un son qui te fait te souvenir de la culture malgache?
Oui, c’est le rire. Que ce soit le rire de ma mère, le rire de mes tantes ou le rire de mes cousins. La semaine dernière on était à Sélestat, il y avait un événement qui mettait en avant l’Afrique, il y avait des danseuses malgaches et là encore, juste le fait de les entendre rire ça me fait penser aux mêmes sons.

Et es-tu déjà allé au Congo ?
Le Congo non. J’ai beaucoup moins d’attache avec le Congo, consciemment ou inconsciemment mon père m’a beaucoup moins partagé la culture congolaise. C’est un pays que je connais vraiment de loin mais avec lequel j’aimerais bien renouer aussi parce que ça fait aussi partie de moi.

Est-ce que tu penses que la culture malgache, congolaise et française font partie intégrante de toi ? Ou est-ce que tu as encore des moments où tu te cherche dans ton identité ?
J’ai eu pas mal de temps où je me suis cherché et là de plus en plus je trouve que finalement j’arrive à retrouver un peu en moi toutes ces identités là. Malgache parce que c’est avec ma mère que j’échange plus souvent et c’est elle qui me ramène à cette culture, le côté congolais je l’ai plus par rapport à un imaginaire avec lequel j’essaye de renouer. Dernièrement je suis allé à un salon à Paris sur la culture congolaise justement, donc j’aspire à aller vers et je sais que finalement ça fait partie de moi. Et la culture française, au final ça fait 25 ans que je suis dedans de près ou de loin mais plus de près, du coup et ça fait aussi partie de moi.

J’ai entendu Omar Sy qui disait qu’il se considérait un peu comme un bounty, noir à l’extérieur blanc à l’intérieur. Est-ce que toi tu as l’impression d’être un peu comme ça ou c’est plus mixé ?
Non, enfin j’ai eu cette impression là c’est vrai dans la mesure où la plupart des écoles que j’ai fréquenté, j’étais soit le seul noir dans la classe soit on était deux et du coup on était très peu. Et par rapport à ça c’est vrai que tu te poses la question de savoir quelle est ta place parce que finalement tu n’es pas comme les autres, parce que tu as une couleur de peau différente et des fois on te rappelle que t’as une couleur de peau différente. Mais en même temps c’est avec eux que tu joues, c’est avec eux que tu rigoles et tu as l’impression que c’est là où tu dois être. Donc c’est vrai il y a un temps où je me suis demandé ce que je foutais là et quelle était ma place. Aujourd’hui j’ai moins de soucis avec ça, je sais que toutes ces parties font partie de moi et que je peux les cultiver.

Est-ce que tu penses que tes voyages à Madagascar t’ont aidé à intégrer la culture ?
Oui clairement il y a ça et le fait que j’ai vécu en Nouvelle-Calédonie pendant trois ans et là tu es aussi confronté à une autre culture, à une autre identité qui te fait poser des questions sur la tienne et tu te rends compte que la plupart des calédoniens, eux aussi ils ont une identité plurielle et je pense que ça m’a aidé à comprendre que tu n’es pas qu’un, tu peux être toi-même en ayant plusieurs facettes de toi-même. Ma sœur m’aide aussi beaucoup là-dedans, d’ailleurs je ne lui ai jamais dit. Toutes ces questions identitaires ça la travaille beaucoup et elle s’intéresse à énormément de choses et rien qu’en discutant avec elle j’ai aussi réussi d’une certaine manière à accepter qu’on pouvait être multiple au sein d’un même être.

Et toi Justine est-ce que tu aimerais aller à Madagascar ?
Oui parce que je suis très attendue par toute la famille là-bas, sa mère nous en parle souvent et elle voudrait nous emmener tous ensemble. J’ai vraiment envie de découvrir cette culture et ma belle-mère a tellement de sœurs, elle partage tellement tout que ça donne envie d’aller découvrir et d’aller voir.

Est-ce que tu te sent intégré dans la famille d’Hari ?
Justine : Ah oui oui oui
Hari : Elle était intégrée avant même qu’ils la connaissent

Hari, est-ce qu’il y a une manière avec laquelle tu te connectes à la culture malgache ?
Une façon qui me permet de me connecter à la culture malgache c’est par la cuisine. Ma mère cuisine beaucoup, j’ai grandi avec sa cuisine. La cuisine qu’elle connaît le mieux et qu’elle sait faire le mieux, c’est la cuisine malgache. Donc, les saveurs et les goûts, j’y suis très attaché et j’essaye de les reproduire, tant bien que mal. Des fois c’est mal…des fois c’est bien…! (Rires) Mais en général quand j’ai envie de faire un plat qu’elle ne peut pas me faire parce qu’elle n’est pas là, je lui demande la recette et j’essaie de faire en sorte que ça se passe bien.

Avant tu disais que des fois on t’a rappelé ta couleur de peau. Est-ce que c’était plus une sensation, des mots qui ont été posés ou un racisme qui était plus sous forme de jeux entre enfants mais pas forcément méchant ?
Bizarrement avec les enfants je n’ai jamais ressenti ça étant enfant. Je n’ai jamais ressenti de mise à l’écart ou quoi que ce soit et bizarrement, c’est bien plus des adultes que mes sensations d’être différent sont venues. C’est plus les adultes qui me l’ont fait ressentir quand j’étais un enfant ou en étant adulte maintenant. L’anecdote qui me vient à l’esprit c’est celle de ma proprio d’il y a quatre ans. On faisait l’état des lieux du logement que j’allais quitter. On était fin juin à Bordeaux, il faisait super chaud, au moins 30°, quatre étages à monter et quand elle est arrivée elle a dit qu’il faisait chaud. J’ai dit ouais ouais c’est vrai, moi qui étais sous le toit, je trouvais qu’il faisait super chaud aussi. Et elle m’a dit « oui mais vous, vous avez l’habitude non ? » Bah …en fait non ! Pas plus que vous Madame, j’ai grandi en France où les températures extrêmes comme ça, j’en ai très peu connu ou au moins autant que vous donc non je ne suis pas plus habitué à les subir ! Et il y a aussi le typiquement « tu viens d’où ? » alors qu’on vient juste de se rencontrer, de se serrer la main et tout de suite on me demande « tu viens d’où? ». Mais en fait je viens de Poitiers. « Oui mais d’où ? Mais tes parents ? » Il y a un besoin constant de savoir.

Et toi, Justine comment perçois-tu les origines d’Hari ?
C’est pareil quand je pense à sa mère elle est vraiment très joviale, elle peut dire quelque chose de pas drôle du tout et rire à la fin de la phrase parce que c’est comme ça qu’elle parle et qu’elle échange, donc c’est vrai que ça marque beaucoup. Et oui moi j’ai été habituée à la nourriture malgache, quand on va chez sa mère, elle adore nous faire des plats malgaches pour nous partager tout ça et nous « dire là-bas on mange ça » et « je vous ramènerai ça ». Ca la connecte à ça et du coup forcément ça nous intéresse et ça nous rapproche de partager un plat. Je suis très ouverte d’esprit, j’adore voyager donc pour moi c’est un plus qu’elle puisse nous partager ça et ça permet à Hari de s’ouvrir à plein de choses aussi et moi par extension aussi d’avoir plus de connaissances.

Hari : Et c’est pareil dans l’autre sens, c’est-à-dire que moi comme je disais tout à l’heure, j’ai été élevé dans l’aspect culinaire avec les racines congolaises et malgaches mais la cuisine française je n’y connais rien du tout ! Du coup dans l’autre sens, quand je vais chez ses parents ou quand il y a des événements dans sa famille, il y a plein de choses que je découvre, que ce soit des légumes, des plats, de la viande ou autre chose, il y a un échange. Il y a encore quelques années, il y avait des choses dont je ne connaissais pas encore l’existence. Des choses que je ne savais pas qu’on pouvait cuisiner ou comment cuisiner et que c’était bon ou alors que j’aimais pas.

Comment vous vivez « L’amour en couleurs », le fait d’être un couple « en couleurs »? Est-ce que vous avez déjà vécu ou senti des regards ?
Justine : au départ je ne me posais pas trop de questions mais c’est vrai qu’après on a eu pas mal de regards. Je trouve qu’on nous regarde beaucoup et surtout Hari. En étant avec Hari ça m’a ouvert les yeux sur beaucoup de situations où j’ai pu comprendre que dans son quotidien, Hari pouvait faire face à beaucoup de choses que je n’imaginais pas pouvoir être possibles. Ça m’a ouvert les yeux sur le comportement que « les blancs » peuvent avoir sur les noirs de manière consciente ou inconsciente. Ça m’a fait comprendre des choses que moi aussi je pourrais dire et qui pourraient être mal interprétées. C’est vrai qu’au début, il y a eu beaucoup de regards mais après on passe au-dessus. En fait, je n’ai jamais vu la couleur de notre couple, et je m’en suis plus rendue compte en voyant d’autres couples où tu te fais cette réflexion : « ah regardes, un couple mixte c’est rare et c’est beau ». Sauf que nous-mêmes on n’en est un mais au début on se catégorisait pas comme un couple mixte, parce que ce n’est pas la couleur qui nous a attiré l’un à l’autre.
Hari : Je pense que même dans dans notre façon d’être respective, de manière générale on est plus porté sur l’humain dans son essence que sur les artifices qui peuvent aussi faire partie de l’humain, mais on va essayer de chercher l’essence plus profonde.